Innovation paysanne, enjeu de développement durable au Sahel

 

Des innovations paysannes permettent d'augmenter les rendements agricoles dans des zones géographiques menacées par la désertification.

Des innovations paysannes permettent d’augmenter les rendements agricoles dans des zones géographiques menacées par la désertification.

Dans les pays du Sahel, le changement climatique constitue l’une des principales contraintes auxquelles font face les agriculteurs et agricultrices. Mais ce phénomène est aussi pour nombre d’entre eux une source d’inspiration. Ça et là on recense des agriculteurs et agricultrices qui innovent pour s’adapter à un environnement de plus en plus hostile à l’activité agricole. Ces innovations engendrent des augmentations de rendements considérables dans des zones géographiques menacées par la désertification.

Des saisons de pluies de plus en plus irrégulières occasionnant des perturbations importantes dans le calendrier agricole, des sècheresses, des inondations, une désertification galopante, etc. On dénombre une longue série de contraintes climatiques dans la bande sahélienne. Des contraintes qui ont pour corolaire une baisse des rendements et de la fertilité des sols. Mettant ainsi de nombreuses familles paysannes dans une situation d’insécurité alimentaire chronique.

Pour s’y adapter, certains producteurs font appel à leur esprit créatif. Ils élaborent des innovations à partir de leurs observations, de connaissances endogènes, en utilisant des matériaux locaux. Ces innovations sont par la suite relayées par des structures locales d’appui au monde paysan et par la recherche avec l’appui de partenaires techniques et financiers nationaux et internationaux. Reproductibles et maîtrisables par les populations locales, ces innovations s’adaptent aux contextes agroécologiques et sociaux et demeurent accessibles pour des producteurs et productrices à faibles revenus.

Des arbres fruitiers malgré la sècheresse

La mangue. Ce fruit très prisé au Sénégal et en Afrique de l’Ouest contribue à la sécurité alimentaire et constitue une source importante de revenue pour les producteurs. Seulement, il est de plus en plus difficile de planter des manguiers au Sénégal où sévissent des sécheresses récurrentes. Mais c’est sans compter avec l’ingéniosité des paysans de Keur Ndiogou Ndiaye une localité située à une centaine de kilomètres de Dakar, la capitale du Sénégal.

Pour accroitre les chances de survie de leurs manguiers, les paysans les associent à un arbuste localement appelé « nguiguiss », de son nom scientifique « Pilostigma reticulatum ». « L’idée est née car nous étions épuisé du manque d’eau dans notre zone. Nous voulions absolument avoir des arbres fruitiers. Certains même disaient que le manguier ne pouvait pas survivre dans notre terroir. Car une plante repiquée a toujours besoin d’être arrosée. Mais nous étions convaincu que là où il y a une terre, il doit être toujours possible d’avoir des arbres fruitiers et surtout des manguiers », confie Cheikh Babou, l’un des paysans à l’origine de cette pratique.

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Capture d’écran d’une vidéo sur l’innovation de l’association du nguiguiss au manguier

L’innovation consiste à planter le manguier au milieu des touffes de cet arbuste sauvage appelé Pilostigma reticulatum. De sorte que le manguier soit protégé contre le soleil, les vents de l’harmattan, les animaux en divagation, etc. De plus il est reconnu au nguiguiss la faculté de faire remontrer l’eau des profondeurs du sol vers les horizons superficiels du sol. Le manguier peut ainsi profiter de cette humidité et des micronutriments présents au pied du nguiguiss.

Le nuguiguiss peut être associé avec bien d’autres arbres fruitiers. Cet arbuste peut aussi être associé aux cultures céréalières, comme cela est pratiqué à Yilou, une localité de zone nord aride du Burkina Faso. Des paysans associent la culture du sorgho au Pilostigma reticulatum localement appelé « baagandé ». Cette association leur permet de doubler leurs rendements. La récurrence de pieds de Pilostigma reticulatum dans un champ permet aux paysans de restaurer progressivement la matière organique du sol et de pouvoir ainsi mieux faire face à une pluviométrie limitée et de plus en plus irrégulière.

De l’engrais 100% organique à portée de main

Toujours au Burkina Faso, et cette fois-ci dans l’Est du pays, l’une des régions les plus hostiles d’un point de vue climatique, Tani Lankoandé, une agricultrice d’un trentaine d’année, mène une révolution silencieuse. Avec une pluviométrie des plus faibles et des sols dégradés, à Sagadou, sa localité, les conditions de production agricole sont précaires. Plusieurs années durant, l’agricultrice a constaté une baisse de ses récoltes. Elle n’a pas d’animaux pour espérer obtenir de la fumure organique. Elle ne peut pas non plus accéder aux engrais chimiques, trop chers pour elle.

Pour autant, Tani Lankoandé ne baisse pas les bras. « Je cherchais le moyen d’améliorer la fertilité du sol de mon champ sans pour autant exiger des moyens financiers dont je ne dispose pas », confie-t-elle. « J’ai d’abord essayé les cordons pierreux pour retenir l’eau, mais le résultat n’était pas à la hauteur de mes attentes. J’ai alors eu l’idée d’utiliser des feuilles mortes des arbres comme fumure organique. L’avantage est que je pouvais ramasser les feuilles mortes partout », ajoute Tani Lankoandé.

Utiliser des feuilles mortes d’arbres comme engrais, l’agricultrice explique sa recette : « Je suis partie d’un simple constat, les résidus de feuilles mortes charriées par les eaux de pluies enrichissent le sol par endroit. Je collecte donc les feuilles mortes, que je dispose par petit tas dans mon champ tout en prenant le soin d’y ajouter de la cendre. Cela évite que les termites n’attaquent mes tas de feuilles mortes et surtout que le vent de l’harmattan les emporte. Puis j’attends les premières pluies pour répandre cette matière sur toute la superficie du champ. Passée cette étape ce sont les labours à la charrue et tout ce qui s’en suit pour que les plans croissent normalement ». Mais il ne s’agit pas non des feuilles mortes de n’importe quel arbre. Tani Lankoandé explique qu’elle sélectionne les feuilles qui se décomposent le plus vite comme celles des épineux et des légumineux. Les feuilles de karité, elle les évite car celles-ci se décomposent très lentement.

Tani Lankoandé utilise des feuilles mortes des arbres comme compost pour fertiliser son champ

Tani Lankoandé utilise des feuilles mortes des arbres comme compost pour fertiliser son champ

Tout au long de la campagne agricole, l’agricultrice constate une nette différence entre les plants de la partie de son champ où elle a pu mettre les feuilles mortes et les plants de la partie où elle n’a pas pu mettre les feuilles mortes. Au début, Tani Lankoandé était presque seule. Son mari, lui donnait un coup de main de temps en temps sans pour autant en être convaincu. « Je reconnais que quand ma femme a entrepris cette pratique, j’étais perplexe et pessimiste. Mais aujourd’hui je suis plus que fier d’elle. Elle a inspiré beaucoup de cultivateurs dans les environs qui l’imitent et les résultants sont probants », confie Paul Lankoandé, époux de Tani. Grâce à la technique des feuilles mortes, Tani Lankoandé est parvenu à améliorer considérablement ses rendements. Des résultats qui ont convaincu bien d’autres agriculteurs à adopter la technique. Fatimata Ouoba est de ceux-là. Elle témoigne : « Nous voyons que dès la saison sèche, Tani commence à rassembler les feuilles mortes et à les disposer sur son champ et quand débutent la saison pluvieuse, son champ se présente bien et elle obtient de meilleures récoltes que nous. Alors on a suivi son exemple et nous ne le regrettons pas. »

Innover pour diversifier ses sources de revenues

Sous d’autres cieux, pas si lointain, à Djela, une petite localité située dans la région de Ségou au Mali, Nouhoun Traoré, lui, a choisi de diversifier ses sources de revenues pour faire face à la dure réalité que lui impose le changement climatique. Parallèlement à la production céréalière, Nouhoun Traoré pratique l’élevage de volaille. Pour commencer, l’agriculteur a hérité de son père une couveuse en bois en 1997. Mais au fil du temps celle-ci ne répondait plus à ses attentes. Etroite, la couveuse en bois a une capacité de seulement 140 à 150 œufs. Il s’en inspire alors et met au point une couveuse beaucoup plus grande en utilisant des matériaux locaux : des briques en banco et du bois. Cette couveuse en banco a une capacité de 400 à 500 œufs. Ce qui lui permet d’avoir plus de pintadeaux et ainsi d’augmenter plus vite ses revenues. Cette innovation a intéressé beaucoup d’autres paysans maliens qui l’ont adoptée. Car grâce à cette trouvaille, ils peuvent diversifier leurs sources de revenus et mieux faire face aux besoins alimentaires de leurs familles.

Des paysans qui innovent pour s’adapter au changement climatique. Il en a été question à l’occasion de la Foire de l’Innovation Paysanne en Afrique de l’Ouest (FIPAO) tenue du 15 au 16 mai 2015 à Ouagadougou au Burkina Faso. Une foire qui a permis de mettre en évidence le grand potentiel des producteurs pour la recherche agricole et le développement rural jusque-là largement sous-exploité et parfois ignoré.

Mettre en débat des innovations paysannes

Les trois innovations paysannes décrites plus haut ont fait l’objet de documentation vidéo qui ont servi de support pour des projections-débats à l’occasion d’un événement parallèle à la FIPAO. Les projections-débats ont vu la participation d’agriculteurs et d’agricultrices, de professionnels du développement, de scientifiques, d’étudiants, de journalistes, etc. Les débats ont permis de faire ressortir plusieurs enjeux liés aux innovations paysannes en adaptation au changement climatique.

crédits photos : Prolinnova

crédits photos : Prolinnova

L’un de ces principaux enjeux porte sur la protection des innovations paysannes. Il est ressorti des débats la nécessité de permettre au paysan innovateur de bénéficier de la reconnaissance sociale, éventuellement d’en tirer l’intérêt économique, et d’autre part de l’importance de permettre aux paysans qui vivent parfois dans la pauvreté, d’avoir librement accès aux techniques qui améliorent la production pour les sortir de la pauvreté et de l’insécurité alimentaire.

Un second enjeu mis en lumière concerne la vulgarisation et la reproductibilité de l’innovation. La facilité de répliquer détermine la rapidité avec laquelle l’innovation est adoptée par d’autres paysans. C’est le cas par exemple de la couveuse en banco, qui nécessite peu de moyen et presque exclusivement des matériaux locaux.

Un troisième enjeu, également en lien avec l’adoption de l’innovation, pointe du doigt l’insécurité foncière. Celle-ci peut être un frein à l’adoption de certaines innovations paysannes en adaptation au changement climatique. Les agriculteurs sont plus prompts à faire certaines réalisations dans leur champ quand ils ont la garantie de pouvoir l’exploiter sereinement. De ce point de vue, le fait garantir aux paysans leurs droits sur leurs terres encouragerait ces derniers à multiplier les réalisations pour récupérer les terres dégradées et les rendre à nouveau propice à la production agricole.

Ces enjeux rappellent que la lutte contre le changement climatique et pour une sécurité alimentaire durable dans la bande sahélienne passe par une plus grande promotion de pratiques paysannes innovantes en soutien aux millions de producteurs familiaux dans leurs efforts.

Inoussa Maïga

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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1 réponse

  1. OUEDRAOGO Zangtinda Marcel dit :

    Bonjour, j’apprécie fort l’article qui fait ressortir les différentes innovations paysannes, par moment peu vulgarisées.
    Je vous recommande de lire mon mémoire (ou le résumé) à l’adresse suivante, portant sur Piliostigma reticulatum utilisé comme couverture du sol et augmentant les rendements des cultures de sorgho-niébé : http://www.beep.ird.fr/collect/upb/index/assoc/IDR-2014-OUE-EFF/IDR-2014-OUE-EFF.pdf

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