Sésame au Burkina : une filière émergente, sitôt anéantie ?

Le sésame est le deuxième produit agricole d'exportation du Burkina Faso, après le coton.

Le sésame est le deuxième produit agricole d’exportation du Burkina Faso, après le coton.

Encouragés par les très bons prix d’achat du sésame en 2013-2014 au Burkina Faso, de nombreux agriculteurs ont investit davantage dans cette culture au cours de la campagne 2014-2015. Dans la région de l’Est « les superficies du sésame ont quasiment triplées », assure Yempabou Coulidiati, président de l’Union Régionale des Producteurs de Sésame de l’Est, par ailleurs président de l’UNAPROSEB (Union Nationale des Producteurs de Sésame du Burkina Faso). « C’est une région où le sésame n’était pas connu il y a moins de 10 ans. Depuis 2012, l’Est est devenue la deuxième région productrice du sésame au Burkina, après la région de la Boucle du Mouhoun. La production est vraiment croissante d’année en année », explique-t-il.

Alors que beaucoup espéraient vendre cette année à au moins 975 F CFA le kilo, comme en 2013, de nombreux producteurs déchantent, aussitôt après les récoltes. « Qu’est-ce qui arrive au sésame ? Est-ce que les prix vont monter ? Chaque jour que Dieu fait on nous pose ces questions-là. Au niveau des producteurs, c’est l’incompréhension totale. Ils ne s’en reviennent pas », confie Hamadou Lompo, chef de la zone d’appui technique en agriculture (ZAT) de Yamba dans l’Est du Burkina Faso.

2013, une exception ?

Alors que dans les villages, nombre de personnes crient à la catastrophe, Yempabou Coulidiati, lui, assure qu’il n’en est rien. « On a trouvé l’année 2013 comme étant une année exceptionnelle en termes de prix sur le marché international et sur le marché national. Beaucoup n’ont pas compris cette exception, ils ont pensé que ça allait continuer », dit-il. Jusqu’en 2012, le prix maximum bord-champ du kilo du sésame était de 700 F CFA au Burkina Faso, en 2013, ce prix a atteint 975 F CFA.

Pour le président des producteurs de sésame, cela a une explication. « Les Indiens avaient fait une mauvaise campagne, et vous savez que ce sont eux qui tirent le marché international, en tant que premier producteur mondial. Pour combler leurs manques, ils sont venus au Burkina et ont monté les prix pour pouvoir acheter le maximum. C’est ce qu’on avait constaté à Ouagadougou, si bien que d’autres acheteurs comme les Taïwanais n’arrivaient pas à suivre le marché et ont été obligés d’arrêter d’acheter à un certain moment », explique Yempabou Coulidiati.

Contrairement à 2013, en 2014 l’Inde aurait fait une très bonne campagne, ainsi que l’Ethiopie et le Soudan, parmi les principaux producteurs en Afrique. Ce qui change complètement la donne pour le sésame du Burkina Faso, de moindre qualité.

Mais pour Yempabou Coulidiati, la situation n’est pas pour autant mauvaise pour le producteur burkinabè. « Un producteur qui vend même le kilo à 400 F CFA, s’il a fait un bon rendement, il va s’en tirer avec une marge qui avoisine 100 000 F CFA sur la tonne. Pourquoi s’en plaindre ? Il n’y a pas un autre produit agricole qui est aussi rentable. Et actuellement le kilo est à 600 F CFA, ce qui est encore plus intéressant puisqu’à 400 F CFA le kilo on a déjà une marge », avance-t-il.

La faute aux spéculateurs ?

« Ce n’est pas alarmant pour les producteurs, dit-il. C’est inquiétant pour les spéculateurs », ajoute le président de l’UNAPROSEB. « Ils s’agit de commerçants locaux, qui ont devancé le marché, envahi les villages et commencé à acheter le kilo à 650 – 680 F CFA le kilo. Espérant revendre autour de 1000 F CFA le kilo, en se référant à la situation de 2013. Et quand les exportateurs ont commencé à acheter, ils ont dit qu’ils ne peuvent pas acheter à plus de 700 F CFA le kilo. Donc ce ces commerçants locaux qui se sont trompés et qui font croire aujourd’hui que la situation est alarmante », déclare Yempabou Coulidiati.

Une déclaration que confirme, presque mot pour mot, Youmanli Ouoba, commerçant de sésame : « On a commencé à acheter à un prix assez élevé chez les producteurs et au moment de revendre, les prix que les exportateurs nous proposent ne nous arrangent pas du tout. Chaque semaine les prix baissent, cela n’aide pas les commerçants que nous sommes. Cela nous met dans une situation très difficile ». Il ajoute : « Il y a beaucoup de nos collègues commerçants qui ont enregistré des pertes énormes. Quand tu achètes en province le kilo à 650 F CFA pour transporter jusqu’à Ouagadougou pour aller revendre à 550 F CFA le kilo, les pertes sont immenses. »

Manque d’encadrement de la filière

Derrière la volatilité des prix du sésame, se cachent de sérieux problèmes susceptibles d’anéantir si vite cette filière émergente au Burkina Faso. L’un des principaux problèmes est le manque d’encadrement.

Aujourd’hui, n’importe qui s’improvise producteur, commerçant ou exportateur de sésame. « La difficulté, c’est que notre activité n’est pas du tout encadrée. N’importe quel individu, qu’il soit agriculteur, éleveur, boutiquier, pour peu qu’il dispose d’un fond, peut s’improviser commerçant de sésame et il fait comme bon lui semble. Les prix aussi ne sont pas encadrés », regrette Youmanli Ouoba.

Au niveau des producteurs, on note la même anarchie. « La culture du sésame n’est pas très exigeante en matière de fertilisant et en produits phytosanitaires. Mais il y a des producteurs qui les utilisent de façon anarchique. A Yamba, il a été avéré sur certaines parcelles des maladies et c’est après avoir essayé des traitements avec des produits cotonniers sans succès que les intéressés nous ont contacté pour exposer le problème. Après analyse on a constaté que les produits utilisés n’étaient pas indiqués », témoigne Hamadou Lompo.

Quant aux exportateurs et opérateurs du sésame, on compte près d’une trentaine sur le marché local. Ceux-ci exercent sans un réel contrôle sur leurs installations. Dans de telles conditions, une bavure est vite arrivée. « Le 5 septembre 2014, la direction générale du commerce nous a convié à une rencontre où on nous a fait savoir que l’Ambassade du Burkina au Japon avait été interpellée par le ministère de la santé du Japon par rapport à du sésame importé du Burkina qui contiendrait des insecticides », confie Yempabou Coulidiati. « Après des recherches, on a découvert qu’il s’agit d’une société basée au Burkina, qui commercialise des intrants agricoles. On s’est dit alors que c’est fort possible que la société ait effectivement exporté au Japon du sésame contenu des insecticides », ajoute Yempabou Coulidiati. Et rien de plus.

Malgré cela, le président de l’UNAPROSEB se veut optimiste. « Le marché international n’a pas rejeté le sésame du Burkina. On reçoit beaucoup de demandes qui viennent des Chinois, des Indiens, des Togolais, ils sont très intéressés par notre sésame. On a espoir d’écouler tout le sésame qu’on a au niveau du Burkina », confie Yempabou Coulidiati. Mais cela va-t-il durer longtemps ?

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A lire le mercredi 28 janvier 2015 : « Sauver la filière sésame au Burkina Faso »

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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6 réponses

  1. ZOURE dit :

    Bonjour MAÏGA,
    Très bonne analyse de l’évolution du marché du sésame. je voudrais toutefois ajouter qu’en raison de la bonne saison en Inde, il y a aussi la baisse des cours mondiaux. à titre d’exemple, le sésame blanc brut qui se vendait sur le marché éthiopien à 3 880 Birrs soit 143,6 Euro (94 201 FCFA) le quintal (100 kg) le 22 janvier 2014 est vendu à 2550 Birrs soit 94,38 Euro (61 910 FCFA) le 22 janvier 2015. La baisse constatée est de l’ordre de 34,3 %. Je pense que la situation de la présente campagne actuelle reflète mieux le marché. Il faudrait de ce fait que les acteurs nationaux prenne en compte le niveau actuel des prix pour mener les activités. La situation de 2014 doit être considérée comme étant exceptionnelle. Merci encore une fois pour cet article qui appelle à la réflexion.

    • Inoussa Maiga dit :

      Merci à vous M. Zouré pour les compléments d’information. Il est clair qu’il va falloir que les acteurs s’organisent mieux encadrer la filière pour que chacun maillon puisse en tirer le meilleur profit.

  2. BEGOTO Ting-na Christophe dit :

    Mon cher BAIGA,
    Je pense que vous avez fait une très bonne analyse. Les personnes qui disposent de l’argent veulent s’accaparer du tout même le monde. Dans la réalité des petits producteurs africains, il manque réellement le programme d’organisation dans son ensemble. Une filière a des maillons et chaque maillon doit être bien structuré (acteurs, rôles/responsabilités, types de relations, etc.). Ces producteurs ont dépassé le maillon de production mais le défi qui se pose en aval, c’est toute la question de transformation, et de commercialisation, bref l’accès au marché. Le producteurs peuvent avoir des informations sur les prix mais souvent à l’échelle locale ou nationale. Nonobstant le développement des NTIC, le producteur, dans son milieu ne sait pas la fluctuation des prix au niveau mondial. Les circuits de commercialisations doivent vraiment être maitrisés par les organisations qui veulent tirer profit de la filière porteuse qu’elle ont choisie à cet effet….

  3. Maxime OUOBA dit :

    Bravo mon cher.
    Je passerai te voir pour avoir des information sur d’autres filières, telles que le karité et le miel.
    On m’a demandé de faire une étude de marché sur le sésame, le miel et le karité et je viens de voir ton article.
    Bravo Inoussa pour ce que tu es.

    • Inoussa Maiga dit :

      Merci cher Maxime pour les encouragements. On en parle quand tu veux à propos de ton étude. Tu as mes contacts, alors c’est quand tu veux, du moins d’ici là que nos vaillants militaires s’achètent une cervelle et range les armes.

  4. HINIMZINA dit :

    Nous attendons une reprise des bons prix du sesame. sinon les revenus des ruraux vont chuter pour longtemps

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