Changement climatique : des feuilles mortes pour redonner vie à la terre

Tani Lankoandé utilise des feuilles mortes des arbres comme compost pour fertiliser son champ

Tani Lankoandé utilise des feuilles mortes des arbres comme compost pour fertiliser son champ

Lankoandé Tani Pauline ne peut s’empêcher d’afficher un sourire quand elle parcourt son champ à maturité. C’est presque inespéré de produire autant de sorgho, de niébé et d’arachide sur une terre aussi dégradée à Sagabou dans l’une des régions les plus hostiles du Burkina Faso, l’Est du pays. « Aujourd’hui quand je parcours mon champ en maturité, c’est difficile de contenir ma satisfaction. Cette année les récoltent s’annoncent bonnes. Déjà mon silo de niébé est rempli et la récolte n’est même pas encore finie », explique Tani Lankoandé en souriant.

Cette prouesse, Tani Lankoandé le doit à son imagination créative. Avec une pluviométrie des plus faibles et des sols dégradés, à Sagadou les conditions de production agricole sont précaires. Un contexte difficile qui est exacerbé par les effets du changement climatique. Plusieurs années durant, Tani Lankoandé a constaté une baisse de ses récoltes. Elle n’a pas d’animaux pour espérer avoir de la fumure organique. Elle ne peut pas non plus accéder aux engrais chimiques, trop chers pour elle.

Pour autant, Tani Lankoandé ne baisse pas les bras. « Je cherchais le moyen d’améliorer la fertilité du sol de mon champ sans pour autant exiger des moyens financiers dont je ne dispose pas », confie-t-elle. « J’ai d’abord essayé les cordons pierreux pour retenir l’eau, mais le résultat n’était pas à la hauteur de mes attentes. J’ai alors eu l’idée d’utiliser des feuilles mortes des arbres comme fumure organique. L’avantage est que je pouvais ramasser les feuilles mortes partout », ajoute Tani Lankoandé.

Tani Lankoandé ramasse des feuilles mortes

Telle une recette de cuisine, Tani Lankoandé explique en détail sa technique. « Je suis partie d’un simple constat, les résidus de feuilles mortes charriées par les eaux de pluies enrichissent le sol par endroit. Je collecte donc les feuilles mortes, que je dispose par petit tas dans mon champ tout en prenant le soin d’y ajouter de la cendre. Cela évite que les termites n’attaquent mes tas de feuilles mortes et surtout que le vent de l’harmattan les emporte. Puis j’attends les premières pluies pour répandre cette matière sur toute la superficie du champ. Passée cette étape ce sont les labours à la charrue et tout ce qui s’en suit pour que les plans croissent normalement ».

Tani Lankoandé met les feuilles mortes en petits tas

Tout au long de la campagne agricole, Tani Lankoandé constate une nette différence entre les plants de la partie de son champ où elle a pu mettre les feuilles mortes et les plants de la partie où elle n’a pas pu mettre les feuilles mortes.

Au début, Tani Lankoandé était presque seule. Son mari, lui me donnait un coup de main de temps en temps sans pour autant en être convaincu. « Je reconnais que quand ma femme a entrepris cette pratique, j’étais perplexe et pessimiste. Mais aujourd’hui je suis plus que fier d’elle. Elle a inspiré beaucoup de cultivateurs dans les environs qui l’imitent et les résultants sont probants », confie Paul Lankoandé, époux de Tani.

Aujourd’hui, nombre d’agriculteurs ont adopté la technique de Tani Lankoandé. Fatimata Ouoba est de ceux-là. Elle témoigne : « Nous voyons que dès la saison sèche, Tani commence à rassembler les feuilles mortes et à les disposer sur son champ et quand débutent la saison pluvieuse, son champ se présente bien et elle obtient de meilleures récoltes que nous. Alors on a suivi son exemple et nous ne le regrettons pas. Nous aurons de meilleurs rendements que de par le passé ».

La technique de fertilisation par les feuilles mortes de Tani Lankoandé commence voyager et à intéresser de plus en plus de monde, et pas que les agriculteurs. Des chercheurs de l’Institut Nationale pour l’Environnement et de Recherches Agricoles (INERA) ont examiné le processus et ont conclu qu’à moyen et long terme, l’innovation de madame Lankoandé est efficace et peu contribuer à augmenter le rendement agricole des terres dégradées. « C’est une innovation, un savoir faire local que nous allons effectivement encourager et poursuivre les investigations. Il y a eu des études aussi qui montrent comment la décomposition des feuilles peut être accélérée pour les incorporer dans le sol. Nous allons voir les possibilités d’initier les producteurs à cette technique-là pour améliorer leur pratique », explique George Zomboudré, directeur régional de l’est de l’Institut National pour l’Environnement et la Recherche Agricole, l’INERA – Fada N’Gourma.

Les résultats donnent raison à Tani Lankoandé

Les résultats donnent raison à Tani Lankoandé

Pour sa part, Tani Lankoandé ne manque pas de motif de satisfaction. « Cette pratique a changé positivement ma vie en accroissant le rendement de mon champ. Pour cette année et pour les années à venir ma famille ne manquera pas quoi se nourrir », se réjouit-elle.

Mieux, en mai 2015, Madame Lankoandé aura l’occasion de présenter son innovation à Ouagadougou lors de la Foire des Innovations Paysannes en Afrique de l’Ouest (FIPAO). Cette année et probablement les années à venir Madame Lankoandé et sa famille ne manqueront pas de quoi se nourrir. Ce qui constitue une grande prouesse pour cette agricultrice, jusque-là sans histoire.

crédits photos : MediaProd

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Cet article, initialement publié sur wire.barza.fm est tiré d’un film de 13 minutes produit dans le cadre de la Foire des Innovations Paysannes en Afrique de l’Ouest qui se tiendra en mai 2015 à Ouagadougou.

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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9 réponses

  1. NGOUAMBE dit :

    Une expérience à capitaliser. décidément, il est urgent de prendre en considération dans les recherches scientifiques, ces innovations paysannes qui contribuent significativement à l’avancée de la science. Thank’s Inoussa & great compilation.

  2. Inoussa Maiga dit :

    Merci Nestor pour ce commentaire. Justement une foire des innovations paysannes se tiendra à Ouagadougou en mai prochain. Je pense que le Cameroun (nord) y prendra part. Avant la foire, un atelier de deux jours permettra aux chercheurs et agriculteurs de discuter des façons de collaborer pour améliorer à la fois la recherche et les pratiques paysannes. Penses-tu que l’innovation présentée dans ce article ci-dessus puisse être utile aux agriculteurs camerounais?

  3. Djomakon dit :

    Je partage aussi ton avis Nestor. Merci pour le partage Inoussa. C’est impressionnant. Dis-nous, il s’agit bien de la FIPAO initialement prévue pour novembre 2014 dernier. ou celle là a eu lieu? et celle de mai 2015 est une nouvelle.

    • Inoussa Maiga dit :

      Bonjour Ariel, oui il s’agit bien celle initialement prévue pour novembre 2014. Elle est maintenant envisagé pour mai 2015. A ce propos, un site web dédié à la foire est en cours de mise en oeuvre. On sera ravi d’avoir des articles sur des innovations paysannes à publier. Nestor, Ariel, pouvons-nous compter sur vos contributions ? Au moins un article chacun et ça sera déjà ENORME. Qu’en dites-vous?

  4. Merci Inoussa. J’ai lu et relu ton article. C’est vraiment impressionnant cette technique de fertilisation de MmeTani Lankoandé. Je vais l’expérimenter et je pense bien initier les agriculteurs avec qui je travaille sur cette technique. Elle est sans doute la meilleur technique de fertilisation. C’est mieux que les engrais chimique.

    • Inoussa Maiga dit :

      Bonjour Marthe et merci pour ton commentaire. Oui en effet, l’initiative de Mme Tani Lankoandé impressionne surtout à travers les résultats qu’elle obtient. Il y a une vidéo qui a été produite sur son histoire et qui sera bientôt diffusée en ligne. Je te tiendrai au courant.

  5. KIEMA A. M. Isabelle dit :

    Merci pour ce partage d’expérience très enrichissant, que je ne n’hésiterai pas à partager. technique peu couteuse et meilleure pour l’environnement et pour nous les consommateurs (car sans produit chimique). comme quoi Rien ne se perd (…) tout se transforme!
    du courage dans les préparatifs de la foire. si tu as besoin d’un coup de main, n’hésite pas.

  6. Je trouve cela très intéressant. De formation agronome, j’ai soutenu un Master sur l’utilisation des feuilles de Piliostigma reticulatum en couverture du sol sur les cultures associées sorgho-niébé, et je puis vous dire que c’est assez impressionnant. Avec 1t/ha de biomasse foliaire on obtient 65% d’augmentation de rendement du sorgho et avec 2t/ha une augmentation de 131%. Veuillez trouvez le mémoire ici : http://www.beep.ird.fr/collect/upb/index/assoc/IDR-2014-OUE-EFF/IDR-2014-OUE-EFF.pdf

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