La révolution a-t-elle eu lieu ?

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Parce qu’un bon financement permet de stimuler la croissance et la transformation agricoles, le Centre technique de coopération agricole et rurale (CTA) a appelé à « révolutionner le financement des chaines de valeur agricoles » dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. C’était à l’occasion de la conférence internationale « Fin4ag », du 14 au 18 juillet 2014 au Kenya qui visait le développement d’un système de financement agricole moderne et hautement performant.

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« Avec les institutions financières, il y a des limites. Chacun a sa manière de comprendre l’agriculture. On a l’impression de ne pas être compris dans le domaine du financement », confie Noufou Sankara, président de la Coopérative Agricole du Passoré (CAP) au Burkina Faso. Il poursuit en ces termes : « Souvent il y a des problèmes qui se posent par rapport au délai, au taux d’intérêt, etc. Pour avoir un financement il faut au moins un contrat de vente. Dès lors que vous avez un contrat, il y a d’autres exigences qui s’ajoutent. Le problème c’est qu’on n’arrive pas aujourd’hui à avoir des contrats avant production ».

Ce témoignage est révélateur du fossé qui existe entre les organisations de petits et moyens producteurs et les institutions financières. Ces dernières conditionnent encore aujourd’hui l’accès au crédit à la capacité des clients à fournir des garanties fiables. De telles exigences limitent grandement la possibilité pour les petits et moyens producteurs à emprunter pour développer leurs activités, en intégrant des chaînes de valeur agricoles productives et profitables.

La grande messe du financement agricole

Les institutions financières doivent se renouveler par la mise en place d’instruments innovants qui permettent d’offrir des services adaptés aux besoins et capacités des petits et moyens producteurs. C’est le constat sans appel effectué par le Centre technique de coopération agricole et rural (CTA) qui a appelé à « Révolutionner le financement des chaînes de valeur agricoles ». C’était à l’occasion d’une conférence internationale tenue du 14 au 18 juillet 2014 à Nairobi, la capitale kenyane.

Organisée en partenariat avec l’Association Africaine du Crédit Rural et Agricole (AFRACA), cette grande messe qui se veut être unique en son genre a réuni plus de 860 personnes venues de 81 pays différents de toutes les régions du monde. Près de 150 institutions financières étaient présentes. « C’est la plus grande conférence jamais organisée sur le thème du financement de l’agriculture », déclare dans un discours prononcé à l’ouverture officielle de la conférence, Michael Hailu directeur du CTA. Puis il plante le décors en ces termes : « Nous ne voulons pas nous focaliser sur les difficultés, mais surtout sur les solutions, les possibilités d’actions. Car il y a des modèles qui ont marché dans d’autres régions du monde. Nous allons aussi nous focaliser sur les petits agriculteurs qui continuent de souffrir au sein des chaines de valeur ».

Lamon Rutten, responsable des Programmes politiques, marchés et TIC du CTA est l’un des principaux architectes de la conférence. Il est encore plus précis dans la présentation de l’ambition qui sous-tend l’organisation cette rencontre. « Nous pensons que maintenant nous sommes à une époque où on peut changer radicalement le financement du secteur agricole. Il ne faut pas penser en termes d’amélioration du système, mais de changement du système. Tel un escalier, on passe à la prochaine marche. Le temps est propice, les possibilités sont là », explique-t-il. Il ajoute : « Ici et là il y a des gens qui font des choses. Si on met toutes ses personnes ensemble, ils peuvent révolutionner le financement agricole ». Selon Lamon Rutten, tous les ingrédients sont réunis pour révolutionner le système de financement du secteur agricole dans les régions d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP). Après cinq jours de rencontres, de présentations, de discussions, la révolution a-t-elle eue lieu ? Que retenir de cette conférence ?

Changer la perception des risques

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Pour que l’agriculture puisse répondre aux défis alimentaires dans les régions ACP, les financements agricoles doivent croître d’au moins de 50%. Actuellement, 90% des financements du secteur agricole en Afrique viennent directement des agriculteurs eux-mêmes. Une situation qui s’explique par le fait pour les institutions financières, l’agriculture présente un niveau de risque suffisamment élevé pour qu’ils s’en détournent. « L’agriculture est vraiment un secteur risqué comparée à d’autres secteurs économiques. Il y a des prix liés au climat, au marché, au prix, il y a des risques d’attaque des récoltes par des nuisibles, etc. », dit Patrik Huber, directeur Afrique de ResponsAbility, un fonds indépendant d’investissement intervenant dans les secteurs de la finance, l’agriculture, la santé, l’énergie, etc. « Les Etats ont créé des banques agricoles, mais elles n’ont pas permis d’atteindre les objectifs escomptés. Aujourd’hui elles ont toutes disparues. Puis il y a eu les institutions de micro finance qui malheureusement se sont très vite réorientées vers le financement des artisans en milieu urbain », regrette Bassiaka Dao, administrateur du Réseau des organisations paysannes et des professionnels agricoles d’Afrique de l’Ouest (ROPPA). Il ajoute que par la suite des organisations paysannes ont mis en place elles-mêmes des caisses de crédit pour leurs membres. « Celles-ci ont permis d’atteindre un certain nombre de petits producteurs. Mais peu structurées, leur capacité de financement est restée très faible et beaucoup ont fini par se détourner du financement de l’agriculture », explique Bassiaka Dao.

Se dégage alors une position commune selon laquelle la micro finance dans sa forme traditionnelle n’est pas non plus la solution. Les petits prêts et le remboursement régulier ne correspondant pas à la saison agricole, il est nécessaire d’adapter les méthodes d’intervention. « Ce qui est très important à retenir c’est que l’approche de financement dans le domaine agricole doit changer dans beaucoup de pays où les banquiers ne voient toujours pas l’agriculteur comme un entrepreneur. Avec toutes les possibilités, pas seulement dans le marché mondial, mais aussi à l’intérieur de l’Afrique avec la croissance rapide des villes africaines, un agriculteur peut devenir un entrepreneur très prospère », soutient Lamon Rutten.

En attendant cette révolution, des organisations de producteurs, laissées à elles-mêmes, réagissent. Un peu partout en Afrique de l’Ouest plusieurs organisations d’agriculteurs développent des mécanismes pour permettre à leurs membres d’accéder à des services agricoles de base : les engrais, le matériel, de petits crédits, des marchés porteurs pour l’écoulement de produits, etc. Quelques-unes de ces initiatives ont été présentées à la conférence, lors de la session parallèle organisée par le ROPPA.

Quelques avant-gardistes ?

Les banques doivent davantage apprendre et comprendre ce que font les agriculteurs. Cela est une condition essentielle pour introduire plus d’innovations dans l’offre de produits adaptés aux besoins des petits et moyens agriculteurs. Le fonds d’investissement ResponsAbility se veut être dans cette logique, à en croire son directeur Afrique Patrik Huber. « Chaque culture est différente de l’autre. Et pour chaque culture nous cherchons à comprendre son système de production, le marché. Mais cela coûte beaucoup d’argent », dit-il. « Tout le monde ici le sait, le financement dans le secteur agricole est plein de risques. Mais nous avons différentes manières pour protéger nos fonds. Par exemple quand on a un entrepôt, on le couvre par une assurance. Mais au préalable on vérifie la qualité de la société d’assurance et ses capacités à honorer ses engagements au cas où », explique Patrik Huber.

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Au Burkina Faso, la banque commerciale Coris Bank International joue les avant-gardistes dans le renouveau du financement agricole. La banque est à la conquête du monde agricole depuis quelque temps. Idrissa Nassa, Président Directeur Général de Coris Bank International laisse entendre qu’au sein de son institution, une cellule spécialisée dans le financement du secteur agricole a été mise en place afin de mieux répondre aux demandes de financement du secteur agricole. « Ce choix d’offrir de meilleurs services aux acteurs du monde rural est né d’une prise de conscience que nous ne pouvons pas lutter efficacement contre la pauvreté si nos financements se limiter aux activités commerciales des grandes villes. Mais c’est aussi à travers l’accompagnement du monde rural et par le financement des activités agricoles », explique Idrissa Nassa, qui au passage vente les mérites de son institution comme étant celle qui offre aux agriculteurs les taux d’intérêt les plus bas du pays, autour de 7%.

Cette question du taux d’intérêt est déterminante dans l’accès des petits et moyens producteurs aux financements. « Le financement est un sujet que nous avons discuté ici au Kenya et nous avons aussi participé aux discussions ailleurs. La question du taux d’intérêt est un critère fondamental dans l’accès au financement. Mais l’agriculture n’est pas un secteur isolé. Comment pouvons-nous réduire les coûts de financement ? Les ministres des finances, les gouverneurs des banques centrales doivent prendre plus de mesures pour garantir des taux d’intérêt faible afin de permettre au plus grand nombre d’agriculteurs d’accéder au financement », défend William Rutto, Vice-Président du Kenya qui appelle à la prise de décisions courageuses. « J’ai rencontrée un jeune qui m’a dit qu’il faisait la construction de route au Kenya jusqu’au jour où il a découvert comment se faire de l’argent facilement. Il part en Europe, il emprunte de l’argent à 2% qu’il apporte ici pour nous prêter à 15%. C’est un moyen beaucoup plus facile que de construire des routes », dit-il non sans regret. « Quelqu’un doit faire ce qu’il faut. Nous avons des ministres de finance, des gouverneurs de banques centrales, mais ils ne font rien pour changer la situation. Est-ce qu’ils sont complices de cette situation ? L’important en tant que décideurs, nous devons avoir le courage d’appeler le chat par son nom et de prendre des décisions difficiles mais nécessaires », martèle le Vice-Président kenyan.

Plusieurs voix se sont levées pour soutenir que pour être efficaces, les subventions dans les domaines de l’agriculture devraient être indirectes. Elles devraient servir à aider à gérer les risques financiers (météo, assurance contre les risques, fonds de garantie du crédit), à élaborer des cadres de soutien institutionnel, réglementaire et politique (pour le financement du récépissé d’entrepôt, fonds d’investissement), à renforcer les capacités des acteurs et à améliorer la gestion des connaissances.

La révolution est aussi mobile

Dans l’élan de recherche d’innovations en matière de financement agricole, les technologies mobiles occupent une place de choix. Il s’agit principalement du téléphone mobile et de plateforme internet qui sont en train de rendre le financement des chaines de valeur agricole plus facile en garantissant un meilleur accès à l’information sur les marchés agricoles et en facilitant la collecte d’informations sur les chaines de valeur agricole. « Les barrières des modes de financement traditionnels sont en train de disparaître petit à petit », soutient Lamon Rutten.

Une journée entière a été consacrée à la présentation d’innovations en matière de financement agricole. Les participants ont pu découvrir une quinzaine d’innovations minutieusement choisies suivant les besoins spécifiques des parties prenantes que sont les agriculteurs et leurs organisations, les politiques et décideurs, les organisations d’intermédiation, les institutions financières, etc. Ces innovations, entre autres Ensibuuko, Farmforce, FarmDrive, finFinancials, Icow, etc., révèlent un potentiel énorme pour répondre aux besoins de financement des franges des populations les plus démunies.

L’agriculture étant le plus gros pourvoyeur d’emploi et contributeur économique en zone rurales, la mise à l’échelle de ces technologies de financement mobile avec le secteur agricole augure de belles perspectives pour la réalisation du potentiel de la finance numérique au profit des petits et moyens producteurs.

Aujourd’hui les contraintes pour révolutionner le financement du secteur agricole ne sont pas de nature technique. Elles relèvent davantage de la nécessité de développer des modèles d’affaires et de formes innovantes de collaboration entre les différents maillons des chaines de valeur agricoles.

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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