FEMMES ET FONCIER RURAL : une révolution en marche au Burkina Faso

Avoir son propre champ n'est pas une fin en soi, mais une motivation supplémentaire pour l'exploiter plus sereinement

Avoir son propre champ n’est pas une fin en soi, mais une motivation supplémentaire pour l’exploiter plus sereinement

Il y a des habitudes qui ne changent pas. A Niessan, dans le centre-ouest du Burkina Faso, lorsque le village se réunit, les femmes s’asseyent d’un côté et les hommes de l’autre. Mais il y a aussi des coutumes, plus importantes, qui évoluent et qui s’adaptent à la réalité et aux enjeux du moment. C’est le cas de l’accès des femmes à la propriété foncière rurale.

Habituellement mises à l’écart dans la gestion foncière, de nombreuses femmes rurales rêvent d’un accès sécurisé à la terre. Pour Ido Katian, la cinquantaine presque, ce rêve est devenu une réalité. Elle est désormais propriétaire légale d’un champ. Tout comme sa fille et des dizaines d’autres femmes des villages de Niessan et Panassin, dans la commune rurale de Cassou. Ce sont deux hectares que son époux lui a cédés du patrimoine foncier familial.

105 femmes propriétaires légales de terres rurales

Des possesseurs fonciers de fait, pour ne pas dire des hommes, qui cèdent librement et à titre définitif des portions de terre à leurs épouses, sœurs et filles, belles-filles. C’est une grande première au Burkina Faso

A l’échelle des deux villages, elles sont 105 femmes à devenir propriétaires légales de terres rurales. Soit 58 femmes à Niessan et 47 femmes à Panassin. Les superficies cédées varient entre ½ hectare et 5 hectares.

Avoir son propre champ n’est pas une fin en soi pour ces femmes. Mais une motivation supplémentaire pour l’exploiter avec plus de sérénité et contribuer à la prise en charge et à l’épanouissement de leurs familles.

A Panassin, Napon Alidjéta est toute fière de montrer le reste de ses récoltes d’arachide de la campagne écoulée, qu’elle garde soigneusement dans un coin de sa maison.« L’année dernière, quand mon mari m’a cédé la terre, j’ai produit de l’arachide et j’ai récolté 100 assiettées. Cette année, à cause de la mauvaise pluviométrie, je n’ai eu que 60 assiettées. J’en ai vendu une partie et le reste j’ai gardé pour utiliser comme semences. Quand j’ai vendu, j’ai eu 6000 FCFA. Avec ça j’ai acheté deux poules, chacune d’elles a éclos 10 poussins. Avec le reste de l’argent, j’ai acheté des habits pour mes enfants et deux pagnes pour moi-même », confie-t-elle.

Nignan Mamata, elle, a carrément son propre grenier.Construit dans un coin de la concession familiale par son époux, ce grenier de paille tissée a tout d’un coffre-fort. « J’ai produit du maïs sur la terre que mon mari m’a donnée.J’ai six enfants. Il y a deux qui sont au collège à Cassou. Quand ils rentrent en fin de semaine, je prélève le maïs de mon grenier, j’égrène, je vends et leur donne l’argent pour le retour. L’autre partie j’en fais de la farine pour qu’ils puissent repartir avec. Lorsqu’il y a des cotisations à payer, ce sont mes récoltes que j’enlève vendre pour leur remettre l’argent », explique-t-elle tout sourire.

105 femmes dans la commune rurale de Cassou sont devenues propriétaires légales de terres rurales

105 femmes dans la commune rurale de Cassou sont devenues propriétaires légales de terres rurales

De leur côté, les hommes se frottent les mains. « Depuis que j’ai accepté donner des portions de terres à mes épouses, il y a plus d’entente entre nous. Je sens qu’elles sont plus heureuses dans la vie quotidienne et elles communiquent mieux. Chaque jour il y a des besoins dans la famille et elles contribuent à répondre à ces besoins-là », témoigne Zio Bakobiè du village de Panassin.

Nignan Baya Marc du village de Niessan ajoute : « Si chacun de nous observe l’action menée, c’est un fardeau en moins pour chaque famille. Parce que dans une famille, nous pouvons avoir plusieurs qui nous aident à cultiver. En général, c’est quand la saison agricole commence qu’on indique une portion de terre à chaque femme. Cela rendait les femmes soucieux parce que ne sachant pas si elles auront une terre ou pas. Grâce à l’action du projet, chaque est propriétaire d’une portion de terre où elle peut cultiver ce qu’elle veut ».

La loi à l’épreuve du terrain

Ces changements on le doit au projet de sécurisation foncière des femmes initié par la commune rurale de Cassou et mis en œuvre par le Groupe de recherche et d’action sur le foncier, le Graf et financé par le Fonds Commun Genre, un consortium de 10 partenaires au développement intervenant au Burkina Faso.

Profitant de l’opportunité en termes de sécurisation des droits fonciers qu’offre la loi sur le foncier rural adopté en juin 2009, la commune de Cassou souhaitait freiner la vente anarchique des terres en vogue dans la zone.« Pour la commune de Cassou, nous avons des villages qui pour la plupart sont dans une logique de vente de terres avec tout ce que cela comporte comme conséquences. Alors il faut rapidement appliquer les dispositions de cette loi pour démontrer, pour faire la preuve qu’ils ont d’autres choix, qu’ils ont d’autres alternatives, qu’ils ne sont pas condamnés à vendre leurs terres, qu’ils peuvent sécuriser leurs terres pour eux-mêmes aujourd’hui et pour les générations futures. Parce que quelques fois il y en a qui estiment qu’ils vendent parce qu’ils n’ont pas d’autres choix, tôt ou tard ce sont ceux qui ont l’argent, qui ont le pouvoir qui vont venir s’imposer à eux », explique Pierre Aimé Ouédraogo, Secrétaire exécutif du GRAF.

Informer pour des choix éclairés

Le projet a consisté à informer largement les populations des deux villages sur les différentes possibilités de sécurisation foncière contenues dans la loi portant régime foncier rural.« Avant, nous ne savions pas que nos terres devraient avoir des Attestations de possession foncière rurale (APFR). Grâce aux sensibilisations, nous savons désormais que si tu as ton APFR, ta terre est en sécurité », témoigne Bénao Bayi, habitant du village de Panassin.

« Après avoir donné l’information il fallait maintenant amener les hommes par toujours le dialogue à accepter que des femmes aient des droits. Et donc il fallait faire un certain nombre de causerie, souvent ç’a été la nuit quand les populations ont suffisamment le temps, souvent ç’a été la journée », laisse entendre François Louré, membre de l’équipe d’experts mobilisés pour la mise en œuvre du projet. « A aucun moment le projet n’a eu l’intention d’influencer le choix de l’offre de sécurisation que les uns et les autres décideraient en faveur des femmes. Donc le débat était ouvert. Il y a des possibilités de céder définitivement des portions de terres à des femmes, il y a des possibilités de céder temporairement et donc à titre de prêt, ou de ne rien donner du tout », précise Pierre Aimé Ouédraogo du GRAF.

L’initiative a également permis de mettre en place des structures locales de gestion foncière, comme le prescrit la loi. Il s’agit du service foncier rural (SFR) au niveau communal, de la commission foncière villageoise (CFV) et la commission de conciliation foncière villageoise (CCFV) dans chacun des deux villages. « La troisième étape il fallait appuyer maintenant ces structures à aller dans le travail de constatation des droits sur le terrain. Donc il fallait inciter l’ensemble de la population à demander la reconnaissance de leurs droits sur leurs possessions foncières », explique François Louré.

Des titres sur le foncier pour les femmes !

Plus que le simple accès à la terre, le projet sécurisation foncière des femmes, grâce à l’implication de la direction provinciale des impôts du Ziro et du Tribunal de grande instance de Léo, permet de délivrer des attestations de possession foncière rurale (APFR) à la fois aux possesseurs fonciers coutumiers et aux femmes bénéficiaires de cession de terres.« Ce que je dois délivrer dans ce cadre c’est des actes de donation. Ça veut dire que c’est des hommes détenteurs d’attestation de possession foncière qui choisissent librement de donner une portion de leurs terres, de leurs propriétés à leurs femmes. Il va s’en dire que cela doit se manifester par des actes qu’on appelle actes notariés. C’est une première fois que j’ai face à moi des donations qui portent sur des terres rurales », explique Me Tarpidga Rémi Nestor, Greffier en chef au Tribunal de Grande Instance de Léo

Source d’espoir pour des millions de femmes rurales

Loin d’être un bonus de complaisance accordé aux femmes par les hommes, ces cessions de terres sont le fruit d’un dialogue social engagé entre toutes les composantes sociales des deux villages. « Ce travail n’aurait pas abouti si les femmes elles-mêmes n’avaient pas adhéré au principe du projet, n’avaient pas accepté venir s’assoir à côté des hommes, n’avaient pas accepté défendre leurs droits devant les hommes », assure François Louré.

A Panassin et à Niessan, ces portions de terres sont porteuses de grands espoirs.

A Panassin et à Niessan, ces portions de terres sont porteuses de grands espoirs.

Cette initiative apporte la preuve palpable que la loi sur le foncier rural, souvent décriée par certains analystes, est bel et bien applicable même à travers ses dispositions les plus controversées à savoir la reconnaissance des droits fonciers des groupes défavorisés comme les femmes. Les résultats obtenus dans le cadre de ce projet battent également en brèche l’idée commune selon laquelle les hommes ne peuvent pas admettre que des femmes puissent posséder la terre en milieu rural.

A Panassin et à Niessan, ces portions de terres sont porteuses de grands espoirs pour les nouvelles propriétaires terriennes. « Pour cette année je n’ai pas encore commencé à nettoyer mon champ, mais je me prépare parce qu’il y a d’autres travaux qu’il faut finir avant de commencer les travaux du champ. J’espère que je vais bien produire cette année et que cela va apporter beaucoup de changement dans ma vie », confie Nignan Mamata.

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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