La révolution mobile au Sahel

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Le marché à bétail de Fada N’Gourma se tient tous les dimanches

Au Sahel, à l’instar du reste du continent africain, le téléphone mobile est devenu « un produit de base nécessaire »[1] pour les populations. Zone d’élevage par excellence, le Sahel peut tirer profit de la plateforme d’innovation introduite par le réseau mobile afin de développer ce secteur et de sortir les acteurs de la pauvreté, de l’ignorance et du cloisonnement. 

El Hadj Boubacar Maiga peut difficilement cacher son excitation en ce samedi matin, veille du marché à bétail hebdomadaire à Fada N’Gourma, dans l’Est du Burkina Faso. De blanc vêtu, il prend place sous le hangar de paille dressé à l’entrée de sa cour. « Il passera encore la journée le téléphone portable à l’oreille », murmure jalousement Hadja Bibata, sa première épouse.

Aujourd’hui, comme tous les samedis, El Hadj Boubacar Maiga se renseigne sur différents marchés au Nigéria vers où il exporte son bétail. « J’ai des personnes de confiance sur place qui me renseignent sur le niveau de la demande et de l’offre et les tendances des prix », confie-t-il entre deux appels. Il ajoute : « Si là-bas il n’y a pas assez de bétail, j’achèterai le maximum demain au marché local. Par contre s’il y a encore beaucoup de bétail là-bas, j’achèterai juste quelques têtes ici si les prix sont très bons ».

Des déplacements maitrisés !

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Maîtriser ses déplacements pour améliorer ses bénéfices

Le téléphone mobile a révolutionné l’élevage et le commerce du bétail. « Avant quand on se rendait au Nigéria avec nos bœufs, on pouvait y rester plus de trois mois pour pouvoir tout vendre. Parce qu’on n’avait aucune possibilité de nous renseigner avant de nous déplacer. Nos familles restaient dans l’incertitude jusqu’au jour de notre retour », se souvient El Hadj Boubacar Maiga.

En ce temps les plus actifs ne pouvaient guère dépasser quatre à cinq voyages dans l’année. « Aujourd’hui, on s’y pratiquement chaque mois. On négocie même à l’avance avec des acheteurs au téléphone. Quand on arrive, le marché est vite conclu et on retourne chez nous », explique Tani Abdoulaye, un autre exportateur de bétail basé à Fada N’Gourma. « Bien sûr cela nous permet de gagner beaucoup plus. On maitrise mieux nos déplacements et aussi la durée de notre séjour sur place. C’est vraiment le jour et la nuit entre nos façons de travailler avant et celles d’aujourd’hui », soutient El Hadj Boubacar Maiga.

Grâce au téléphone mobile et aux services offerts par les compagnies de téléphonie, les éleveurs et commerçants de bétails peuvent mieux maitriser leur déplacement, réduire leur dépense et ainsi augmenter considérablement leur revenu. Mais ce n’est pas tout.

Plus qu’un coffre-fort

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Les transferts d’argent passent de plus en plus par le téléphone portable

Pendant qu’il est plongé dans ses interminables appels, El Hadj Boubacar Maiga est rejoint par Moussa Tindano, un ami de longue date également éleveur et commerçant de bétail. Après avoir été victime deux fois de suite de braquages sur l’axe Fada N’Gourma – frontière du Bénin, Moussa Tindano a pratiquement perdu tout son capital. Aujourd’hui, il est réduit à compter sur la solidarité de ses amis pour reprendre ses activités.

Ce matin-là, il est venu voir El Hadj Boubacar Maiga à ce sujet. « J’ai tout perdu à cause de ces bandits. J’ai pourtant une famille nombreuse à nourrir, je ne peux donc pas rester assis », confie-t-il très ému. Il poursuit : « Je compte sur l’aide des amis pour me relever. Mais il me faudra repartir carrément à zéro et avec l’aide de Dieu tout ira bien ».

A l’instar de Moussa Tindano, ils sont nombreux les éleveurs et commerçants de bétails dans l’est du Burkina Faso à avoir été dépouillés par des braqueurs. Si cette région du pays présente un très fort potentiel pastoral, ses routes sont plus qu’incertaines. Ceux qui se déplacent avec toute leur fortune sur eux sont souvent dépouillés jusqu’au dernier centime.

Ousseini Abdou l’a très bien compris. Lui exporte du bétail et des petits ruminants vers le Bénin. Son téléphone mobile lui sert de coffre-fort pour sécuriser son argent. Il a aussi été victime de braquage en octobre 2012. Depuis, il ne voyage plus avec de fortes sommes dans les poches. « Lorsque je finis de vendre mes animaux, j’envoie l’argent à mon frère au Burkina à travers un service de transfert d’argent. Puis je lui envoie les informations par sms. Je garde sur moi juste un peu d’argent pour la route. Nous travaillons en famille. Le frère retire l’argent qu’il dépose dans le compte en banque ou commence déjà à acheter d’autres animaux avant mon arrivée », confie-t-il tout émerveillé. « Certains trouvent que le service coûte un peu cher, moi je préfère dépenser un peu que de prendre le risque de tout perdre », argue-t-il.

Au Burkina, au Mali, au Niger ou au Sénégal, des compagnies de téléphonie mobile développent des services de transfert d’argent, transformant le téléphone mobile en une carte bancaire sans contrainte pour l’utilisateur d’ouvrir un compte en banque. Les utilisateurs peuvent alors déposer de l’argent dans leur compte mobile, transférer des sommes vers leurs contacts et même retirer de l’argent ou effectuer des achats en toute sécurité.

Boureima Diallo, président de la Fédération des éleveurs du Burkina (FEB) reconnait avec regret que de nombreux éleveurs continuent à circuler avec d’importantes sommes sur eux. « Les éleveurs sont réputés être des gens qui ne font confiance à personne pour garder leur argent », dit-il tout sourire. « On réfléchit à comment organiser des campagnes de sensibilisation à l’endroit des éleveurs sur les possibilités que leur offre le mobile pour sécuriser leur argent. Nous comptons sur vos idées », ajoute-t-il. Mais la FEB compte aller bien plus loin.

Transhumance via mobile

Dans le contexte semi-aride du Sahel, l’élevage mobile occupe une place de choix. Pour mieux gérer leurs troupeaux, de nombreux éleveurs se déplacent au cours des saisons et souvent au-delà des frontières des pays pour accéder aux pâturages, à l’eau, aux marchés. Cette transhumance transfrontalière est source de conflits et d’opposition diverses, notamment avec les agriculteurs sédentaires.

Boureima Diallo est convaincu que le téléphone mobile peut aider non seulement à éviter les conflits avec les populations sédentaires, mais aussi à mieux sensibiliser les éleveurs pour une transhumance paisible. « Un transhumant qui quitte le Mali pour se rendre en Côte d’Ivoire, ou celui qui quitte le Burkina pour aller au Bénin peut téléphoner à d’autres éleveurs pour savoir si les récoltes sont terminées sur son chemin. Cela va permettre d’éviter les conflits liés aux dégâts des champs », imagine-t-il. Au cours de la transhumance les pertes et vols de bétails sont récurrents. Le téléphone mobile permet aux éleveurs de retrouver plus rapidement et à moindre coût leurs animaux perdus en lançant l’alerte à d’autres éleveurs des localités environnantes.

Kit sanitaire pour bétail mobile

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L’Afrique de l’Est est plus en avance dans l’utilisation du mobile dans l’élevage

Un autre défi à relever dans le secteur de l’élevage du bétail au Sahel est la lutte contre les maladies animales et aussi la contrefaçon des produits vétérinaires. Au marché à bétail de Fada N’Gourma, nous avons rencontré Madi Daramkoun. Il n’est ni vendeur ni acheteur de bétail. Son business, c’est le commerce des produits vétérinaires.

Lui qui ne s’est ni lire ni écrire prétend connaitre tous les produits contre n’importe quelle maladie animale. « Les produits viennent du Nigéria. J’ai un patron qui les fait entrer en gros et moi je les vends  dans les marchés à bétails ». Après plusieurs minutes d’échange, il finit par avouer que parfois il propose un même produit contre des maladies différentes. « Certains éleveurs reviennent parfois me dire que mes produits sont bons. C’est vrai aussi que je n’oblige personne à acheter », lâche-t-il visiblement sur les nerfs.

Chaque année, de nombreux éleveurs perdent leurs animaux de suite de maladies ou de consommation de produits vétérinaires contrefaits et inappropriés. L’avantage technologique considérable de la téléphonie mobile peut aider à y remédier. Cela se fait déjà en Afrique de l’Est où l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a initié en mars dernier un projet d’utilisation du mobile pour lancer les alertes précoces sur d’éventuels foyers de maladies animales et suivre de près l’évolution des campagnes de vaccination à grande échelle. Le mobile facilite la collecte des informations dans les lieux les plus reculés et réduit le délai de leur traitement.

Tout compte fait, il apparait clairement que le mobile offre de nombreux avantages technologiques pour le développement du secteur de l’élevage et l’épanouissement des acteurs au Sahel. Mais les utilisations individuelles et isolées n’apporteront que peu de changements qualitatifs. Pour un plus grand impact, les gouvernements, les organisations d’éleveurs et les sociétés de téléphonie devront jouer pleinement leur partition respectivement pour favoriser la conception et la mise en œuvre de projets d’utilisation des technologies du mobile, la mobilisation et la sensibilisation des éleveurs et le développement et la simplification d’applications spécifiques.


[1] Expression empruntée au Président Rwandais Paul Kagamé dans son discours datant de 2007 lors du sommet Connect Africa à Kigali

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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  1. 23 septembre 2013

    […] by the Technical Centre for Agricultural and Rural Cooperation (CTA). His article, titled “La revolution mobile au Sahel” (available in French only), was selected. He is one of six finalists that CTA will fly to […]

  2. 23 septembre 2013

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