Burkina Faso : Démocratie d’un jour, et puis après…

Image S’ils représentent 85 % de la population du Burkina Faso, les paysans sont-ils écoutés pour autant et ont-ils vraiment démocratiquement voix au chapitre ?

Des paysans qui défilent devant le micro, exposent leurs problèmes à Blaise Compaoré, le président du Burkina Faso, l’interpellent, lui soumettent leurs doléances, proposent des solutions pour remédier aux maux qui minent l’agriculture du pays.

À côté du président, un gouvernement, des ministres qui ont réponse à tout. Avec éloquence, ils s’attardent sur les nombreuses actions entreprises, les projets et programmes à venir, les sommes colossales injectées…reprochent au passage aux paysans de ne pas se renseigner suffisamment sur ce qui se fait.

Le président de la République, qui prend enfin la parole, s’engage auprès des paysans, donne des instructions au gouvernement, et les appelle tous à redoubler d’ardeur.

Telle est la recette du dialogue entre le président et les acteurs du monde rural qui se tient une fois par an lors de la Journée nationale du paysan (JNP).

À chaque édition, de nombreux paysans rebroussent chemin rassurés et revigorés par les promesses et les engagements du chef de l’État, du moins le temps de retrouver les dures réalités dans leur village, dans leur champ.

Démocratie directe?

Jean-Paul Sawadogo1, ancien ministre de l’Agriculture et de l’Élevage (1992 à 1996), est le fondateur de la JNP : «Il faut avoir à l’esprit que 85% de la population travaille en milieu rural pour bien réaliser que les JNP représentent vraiment une aubaine pour s’enquérir des véritables réalités du pays et voir dans quelle mesure l’on peut donner les instructions nécessaires aux différents départements ministériels pour contribuer à résorber les problèmes que connaissent les acteurs du monde rural.»

Il souligne également l’importance de la tradition orale. «Le monde rural est confronté à l’analphabétisme. La parole y a plus de valeur que tous les documents que l’on produit. Les paysans aiment s’exprimer dans la langue qu’ils maîtrisent et sur les problèmes qu’ils vivent.»

Jean-Paul Sawadogo note également qu’il y a des problèmes que les producteurs ne font pas ressortir systématiquement au niveau des services techniques qui les appuient sur le terrain. «Mais en présence du président du Faso, ils expriment les vraies préoccupations qu’ils ont parce qu’ils estiment que c’est par ce biais-là que leurs problèmes vont être écoutés et pourront trouver des solutions.»

Démocratie participative ou folklore?

Raogo Antoine Sawadogo, président de l’ONG Laboratoire Citoyenneté, n’est pas de cet avis. Celui-là même qui a été actif tant dans le mouvement paysan qu’au cœur de l’État comme ministre de l’Administration territoriale et président de la Commission nationale de la décentralisation (1991 – 2000), décrit la Journée nationale du paysan comme un événement purement symbolique. «Ça ne permet pas de régler les problèmes essentiels des paysans. C’est de temps en temps qu’on organise des foires où les paysans sont de simples faire-valoir, pour prononcer des discours que les techniciens ont bien voulu leur préparer ».

Des leaders paysans ont souvent critiqué l’organisation de la JNP. Ces dernières années, certaines organisations, notamment la Confédération paysanne du Faso ont même revendiqué une plus grande implication des paysans dans l’organisation de la manifestation.

D’autres rejettent tout simplement l’événement et refusent d’y participer, comme Ousmane Tiendrebéogo, secrétaire général du Syndicat national des travailleurs de l’agropastoral (Syntap). «La Journée nationale du paysan ne fait qu’égarer le paysan. J’appelle ça la Tabaski paysanne, où le paysan devient le mouton qu’on sacrifie à l’autel des multinationales.»

Issouf Sanou, coordonnateur de la Fédération nationale des organisations paysannes met également en doute l’intérêt de la JNP : « Comme il y a de bons perdiems, les paysans viennent.

Le choix des participants se fait de manière arbitraire parfois. Je ne crois pas que cela puisse régler les problèmes des paysans.

Le chef de l’état est là, tout le monde est content, les gens parlent, mais après ça, c’est fini. Les décisions rentrent dans les tiroirs. On attend tranquillement la prochaine édition.»

 

Absence de suivi

Issouf Sanou regrette l’absence de mécanisme de suivi de la mise en œuvre des recommandations. « Nous plaidons pour qu’un comité de suivi des recommandations soit mis en place.»

Il reproche aux services techniques étatiques de vouloir tout encadrer, allant même jusqu’à définir les questions que doivent poser les paysans en présence du chef de l’État. Sur ce point, Raogo Antoine Sawadogo estime que les paysans sont tout aussi critiquables que les services techniques. «Les paysans eux-mêmes n’arrivent pas à se donner une vision, une capacité de négociation et de proposition pour structurer une politique publique. Même si on aimerait tenir compte de leur vision, il n’y en a pas. À l’heure actuelle, où est la parole paysanne ? Comment est-elle organisée ? Par qui ? Il y a des milliers et des milliers de groupements paysans, il y a des structures comme le Roppa, la Fenop, la CPF, le regroupement des éleveurs, le regroupement des cotonniers… C’est parcellaire, fluctuant, très diversifié, peu structuré. Évidemment, en l’absence d’une parole structurée, les techniciens sont obligés de définir les priorités eux-mêmes.»

Issouf Sanou observe quelques progrès, mais largement insuffisants. «Si démocratie s’entend par implication des paysans dans la définition des politiques sectorielles, on peut dire qu’il y a des avancées. On vous implique, vous allez soulever vos préoccupations qui ne sont pas souvent prises en compte », témoigne-t-il.

Ousmane Tiendrebéogo n’est pas du tout de cet avis. « Dans l’évaluation de la démocratie dans notre pays, j’ai l’impression que les paysans sont écartés. »

Les paysans constituent le groupe social le plus important, ils sont les plus nombreux en termes d’électorat, mais ils n’arrivent pas à se donner de vrais représentants au niveau de l’Assemblée nationale.

Raogo Antoine Sawadogo souligne l’importance du rôle des organisations de la société civile comme le Laboratoire Citoyenneté dans l’accompagnement de la démocratie. «Notre rôle c’est d’accompagner les organisations dans l’apprentissage de l’interpellation politique.

Nous conseillons des associations dans les communes, qui dialoguent directement avec les maires. Les maires tiennent compte de leurs interpellations et ils améliorent les services publics de base en santé, en éducation, en assainissement, en eau potable », explique-t-il. « On peut le faire aussi pour les paysans, mais ils ne demandent jamais. On ne reçoit aucune sollicitation paysanne », regrette-t-il.

Inoussa Maiga

Article publié initialement dans Défis Sud : http://www.sosfaim.be/pdf/publications/defis_sud/111/defis_sud_democratie_burkina_faso.pdf

Inoussa Maiga

Consultant dans les domaines des médias et la communication participative pour le développement, je m'investis pleinement dans les questions de développement agricole et rural.

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